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La promotion des échecs


La promotion d’une discipline peut s’envisager de deux manières : soit le désir de toucher le plus grand nombre, soit le désir d’en atteindre le sommet. Ces deux aspects sont parfaitement compatibles. Les champions suscitent les vocations et, pour extraire des champions, il faut une pépinière large et performante.

La solution ? Enseigner les échecs à tous. Le moyen ? L’école.

Il faut donc oeuvrer à intéresser les établissements scolaires à intégrer cette activité dans leur horaire. De notre côté, il est essentiel de former de bons animateurs d’ateliers "échecs".

Lorsque le virus sera inoculé, chacun en développera le jeu comme n’importe quelle autre expérience de vie : on sera brillant, passionné ou indifférent. L’intérêt pour cette dernière catégorie ? La réponse se trouve dans ce texte qu’Albert Frank nous a communiqué sous le titre "Jeu d’échecs et aptitudes".

"Je vous présente, en bref, une expérience réalisée il y a 26 ans.

Il est fréquent d’entendre des expressions du genre "il faut être intelligent pour jouer aux échecs", "le jeu d’échecs développe l’intelligence"… Tout cela totalement vague. En 1973, en collaboration avec le département de psychologie de l’Université Nationale du Zaïre à Kisangani, j’entrepris une expérience dans le but d’y voir un peu plus clair.

Il faut d’abord noter qu’on rencontre un peu partout un enseignement facultatif du jeu d’échecs dans des écoles primaires ou secondaires. Ce caractère facultatif rend extrêmement difficile une étude statistique non biaisée. Dans une étape préliminaire, j’ai obtenu du gouvernement zaïrois l’autorisation de remplacer pendant une année scolaire, dans trois classes de 4ème (je prends la dénomination belge actuelle) d’une grande école secondaire de Kisangani, deux des sept heures de mathématiques par semaine par deux heures de cours sur le jeu d’échecs.

Les six classes parallèles de 4ème de l’établissement, de 30 élèves chacune, furent divisées en deux groupes : 3 classes constituant le groupe A, expérimental ; les 3 autres classes le groupe B, contrôle.

J’ai pu disposer des tests suivants :

- adaptation belge de la G.A.T.B. (General Aptitude Test Battery)
- P.M.A. ("Primary mental abilities" de Thurstone)
- D.A.T. ("Differencial Aptitude Test" de Bennet, Seashore et Wesman)
- D2 (Brieckenkamp)
- Rorschach

Quelques remarques préliminaires avant de passer à la description de l’expérimentation :

- Le fait de savoir jusqu’à quel point les tests employés étaient culturellement adaptés à la population testée n’est pas absolument fondamental, car le seul but était de comparer les groupes A et B.
- Aucun des élèves des deux groupes n’avait jamais entendu parler du jeu d’échecs, ce qui est bien agréable pour éliminer des facteurs parasites.
- Idéalement, il aurait été utile de disposer d’un troisième groupe qui aurait reçu un autre apprentissage, mais on ne peut pas tout avoir.

Phases de l’expérimentation :

1. En début d’année, tous les élèves (groupes A et B) passent les différents tests. Il apparaît que les deux groupes obtiennent des scores analogues.

2. Tandis que le groupe B suit normalement son programme de mathématiques (7 heures par semaine), le groupe A d’une part voit le même programme en 5 heures par semaine et d’autre part reçoit deux heures d’échecs (mercredi 11-12H00 et samedi 7-8H00). Les cours d’échecs comprennent, comme les autres cours, des interrogations et examens qui compten avec un coefficient 2/7 des mathématiques (les mathématiques comptant pour 5/7 du coefficient total).

3. En fin d’année, tous les élèves des deux groupes passent à nouveau les différents tests. Les élèves du groupe expérimental passent en plus un examen pour mesurer leur niveau atteint au jeu d’échecs. Les questions de cet examen furent en grande partie rédigées par le Docteur Max Euwe, ancien champion du monde du jeu d’échecs et Président de la Fédération Internationale du Jeu d’Echecs. Le "verdict" tombe : parmi les aptitudes testées, deux présentent maintenant des différences significatives en faveur du groupe expérimental : l’aptitude arithmétique, à un seuil de .O5 et la "laogique verbale" (mesurée le plus souvent par l’identification de synonymes ou antonymes) à .O1. Ces constatations originales ont répondu aux questions qui se posaient avant l’expérimentation. Pourquoi la logique verbale ? La question reste ouverte.

4. L’expérimentation a permis aussi de répondre à des questions permettant de déterminer, en fonction de résultats à des tests d’aptitude, l’habileté à développer la performance aux échecs. Cela sort du cadre de ce résumé.

5. Les élèves des deux groupes furent suivis jusqu’en fin d’humanité, c’est-à-dire deux ans après la fin de l’expérimentation. Les résultats furent significativement meilleurs en faveur du groupe expérimental, principalement en mathématiques et en français.

L’étude complète (en anglais) est présentée dans le livre "Chess and aptitudes", Albert Frank, American Chess Foundation, December 1978.

Un résumé technique est paru sous le titre "Aptitudes et apprentissage du jeu d’échecs au Zaïre" dans la revue "Psychopathologie Africaine", 1979, XV, 1, 81-98".